Le comité d’honneur

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Merci à tous ceux et celles qui ont accepté d’honorer le Fonds Victor de leur amitié.

Un Belge et un Français de plus de quinze ans sur trois ne lisent pas de livre. Ce dont la presse francophone s’est inquiétée cet été correspond à ce que révélait pour la France une étude IPSOS en 2014. L’étude française nous indique pourquoi : on manque de temps et, ce qui rejoint un peu la première raison, on privilégie un autre loisir; or il ne faudrait pas, notamment, avoir à choisir entre sport et lecture; il faut, comme le voulaient les anciens, pratiquer les deux : travailler le corps et l’esprit. La réponse à cet éloignement qui semble imposé par la contrainte de temps est sans doute un meilleur équilibre de vie, ce à quoi la génération qui avoisine les vingt ans semble déterminée, et aussi une familiarité au livre, une habitude, idéalement une passion, acquise plus tôt, notamment à l’adolescence, à l’âge de Victor. Cela implique d’abord – et il est à craindre que ce ne soit pas si évident – qu’en quittant le collège, en France, ou en troisième secondaire, en Belgique, les adolescents soient pleinement à l’aise pour lire. Il y a là un impératif absolu et une priorité de l’action éducative. Il faut enfin offrir la lecture pour ce qu’elle a d’unique : la lecture est libre, le lecteur est libre de son rythme, de sa compréhension – “sa lecture” justement -, d’aimer, de ne pas aimer, de sauter des pages, d’abandonner le bouquin, d’aller directement à la page cent ou de relire dix fois la même page. Je trouve l’expression “il faut avoir lu…” détestable; “il faut avoir essayé de lire…” et si ça ne va pas, on essaiera de nouveau dix ou vingt ans plus tard, peut-être même seulement deux ans plus tard. Je citerai deux expériences personnelles : il ne m’a servi à rien de salir de sable et de crème solaire pendant trois semaines de vacances à quatorze ans le – pourtant très mince – “Planétarium” de Nathalie Sarraute, qu’il fallait avoir lu pour la rentrée; j’ai manqué trois semaines de lecture de livres que j’aurais aimé; ce n’était soit pas le moment soit pas pour moi. À l’inverse, quelques années plus tard, je détestais tellement les premiers chapitres de “Mémoires d’Outre-tombe” que j’avais fait le pari, si j’obtenais un résultat que je croyais improbable, de lire toutes les “Mémoires d’Outre-tombe”; ce que, à ma grande surprise, j’ai dû faire deux ans après… pour mon plus grand plaisir. C’est à mon avis la valeur unique du livre : il est l’instrument de l’autonomie, de la subjectivité, de la liberté. Et, en cela, irremplaçable et nécessaire.

Claude-France Arnould ambassadeur de France en Belgique

Claude-France Arnould

Ambassadeur de France en Belgique

J’adore les jeunes lecteurs. Leur capacité d’émerveillement est intacte, ils sont enthousiastes, impatients, totalement impliqués. Ils peuvent persuader leurs parents de faire des dizaines, des centaines de kilomètres pour venir rencontrer leur auteur dans un salon du livre. J’aime leurs yeux qui brillent, la franchise avec laquelle ils détaillent ce qu’ils ont aimé et regretté, leur extraordinaire faculté de prendre parti, de trembler ou de rire. En se glissant si intimement dans le roman, ils font prendre à l’auteur une conscience aiguë de ses responsabilités. Oui, j’aime mes lecteurs. Victor était l’un d’eux. Un de ces passionnés pour qui le roman est un merveilleux moyen de vivre plusieurs vies. Il en a vécu plusieurs, il a aimé ces vies, puis il est parti s’en imaginer d’autres ailleurs, en écrivant de sa plume acérée sur le livre de notre mémoire.

Évelyne Brisou-Pellen

Evelyne Brisou-Pellen

Ẻcrivain jeunesse

Fils et petit-fils d’instituteur, je n’ai jamais pensé à autre chose qu’à transmettre : des savoirs, des valeurs, des débats, des histoires. À quinze ans, j’étais convaincu que la connaissance rend libre. J’ai tour à tour été chroniqueur de voyages à moto, prof de français, auteur dramatique, metteur en scène, prof de théâtre, nègre pour des ministres, scénographe de musées et directeur d’un parc, celui de Chevetogne. J’ai toujours fait le même métier : combattre l’aliénation à laquelle soumet l’argent pour nous vendre des choses inutiles. Ne pense pas, consomme ! À l’inverse, quand on lit, quand on imagine, on n’a besoin de rien ! Et la littérature est bien de tous les arts le plus interactif ! Brecht a bien analysé en quoi le cinéma et une forme de théâtre picaresque aspirent le spectateur dans une hypnose narrative. Parce que le rythme épique y encourage alors tellement l’identification et l’action que le spectacle quitte le domaine de la réflexion pour n’être plus que rythme et consommation. Beaucoup plus qu’un cinoche fakir, qui s’incarne dans la danse du serpent Kaa, le livre permet de s’arrêter, en conscience, derrière chaque groupe de mots et de produire en tant que lecteur sa propre réflexion. Thoreau : “Un sentier, ce n’est rien d’autre que la possibilité d’aller quelque part”. Interrompre le flot. Se questionner, laisser percoler la pensée de l’auteur en soi, comme un bon vin, puis, seul et libre, continuer le voyage. Enfin, j’ai connu mes plus grands émois adolescents avec Nabokov et Lolita. Je tiens beaucoup à la liberté transgressive qu’autorise la littérature : pouvoir, en secret, faire l’expérience des amours qu’on n’a pas… “Seul, un soir, dans un bar de Broadway, avoir aimé les charmes Greenaway d’une Allemande aux mains savamment nues”. J’ai lu Marcel Thiry à quinze ans et, 45 ans plus tard, la sensualité de son Allemande m’habite encore.

Bruno Belvaux auteur, directeur du Domaine provincial de Chevetogne

Bruno Belvaux

Auteur, directeur du Domaine provincial de Chevetogne

Comment donner un sens à ce qui n’en a pas ? Ce questionnement, si simple, est celui de toute personne qui perd un être cher, a fortiori son enfant, fauché par le destin en pleine adolescence. Comme tant d’autres, j’ai été ému et profondément touché par la démarche de Francis Van deWoestyne qui a voulu faire de sa douleur intime et personnelle une source de joie et d’amour pour les autres. Avec le Fonds Victor, créé en souvenir de son fils qui aimait tant la lecture et les livres, il a voulu offrir cette chance à tous les adolescents pour qu’ils découvrent à leur tour combien les livres sont des fenêtres ouvertes sur le monde, et la lecture un moyen simple de voyager dans le temps et dans l’espace. C’est donc avec enthousiasme que j’apporte mon soutien total au Fonds Victor pour que ce prénom résonne désormais comme une invitation à la lecture pour tous les jeunes adolescents.

Stéphane Bern

Stéphane Bern

Journaliste, écrivain, animateur

Difficile de mettre des mots sur ce que vous n’avez pas réfléchi, sur ce qui vous a plutôt happé. Le Fonds Victor, c’est pour moi l’évidence de la cause et la force de l’émotion. S’appuyer sur une indicible douleur pour construire un projet d’intérêt général force l’admiration. Rendre un enfant vivant en perpétuant sa mémoire au service de tous les enfants est le plus beau des projets. La cause, encourager les jeunes adolescents à la lecture, est au coeur des missions de l’institution que je dirige. Sans lecture, il n’y a pas d’accès à l’information dans un monde où tout est information. Sans lecture, il n’y a pas de capacité à transformer l’information en savoir dans un monde où l’accès à l’information est infini mais où l’absence d’esprit critique empêche toute forme d’apprentissage. Sans lecture, il n’y a pas de capacité à dépasser les savoirs pour inventer le monde de demain, grâce à l’imagination, à la créativité, à la rencontre de l’altérité et de l’inconnu. Pour toutes ces raisons, et aussi parce que je crois profondément que l’initiative citoyenne et l’action publique, sont l’une et l’autre complémentaires et indissociables d’une démocratie vivante, je suis très honoré d’être associé au Fonds Victor et très heureux de son partenariat avec la FédérationWallonie-Bruxelles.

Frédéric Delcor

Secrétaire général de la Fédération Wallonie-Bruxelles

Si je suis là ce soir avec vous, c’est avant tout pour toi, Victor. Je tiens à te parler comme un père, qui lui aussi a été un jour un enfant. Et pour qui la grande injustice divine est de voir les enfants partir avant leurs parents. C’est tellement horrible. Victor tu aimais beaucoup lire. La lecture c’est un peu comme le cinéma, cela représente le rêve, l’évasion, le voyage, la découverte de nouvelles cultures, tout ce que tu adorais. Tous les jeunes devraient avoir envie de lire et je suis persuadé que d’où tu es, tu feras en sorte que cette envie se concrétise. Merci, mon Vic, je pense très fort à toi.

Alain Delon

Alain Delon

Acteur

Franz-Olivier Giesbert

Journaliste, écrivain

On nous dit souvent que les jeunes ne lisent plus, ne s’intéressent pas aux livres. Vrai ou faux ? En observant les adolescents qui suivent à Bruxelles le programme de Out of the Box (www.ofthebox.be), il convient de nuancer ce point de vue. Lire, ils adorent cela, mais à haute voix, devant un public attentif et bienveillant, qu’il soit réduit ou non. Armés de leurs ordinateurs et de leurs Smartphones, habitués à consommer une infinité d’informations qui ne s’inscrivent que dans le présent, les jeunes ne me semblent pas avoir un problème de lecture, ils en auraient plutôt un avec la perception du temps soumise à l’hégémonie de l’instantanéité : tout, tout de suite et vite !C’est cemouvement à la surface des choses, ces trajectoires de liens courant sur leurs écrans qui s’imposent désormais comme socle de l’expérience, ce “lieu où la perception du réel se cristallise en pierre angulaire, en souvenir ou en récit”. (1) Or, la lecture d’un livre nécessite du temps long, invite à s’y plonger pendant des heures, à caresser les pages d’un volume, à accepter des rythmes lents, ce qui leur semble de plus en pus incongru ! L’irruption des écrans électroniques a secoué ces perspectives : la consommation des textes et des images via l’ordinateur a prouvé que l’intérêt porté aux livres n’est plus nécessairement dirigé vers leur contenu, mais se justifie par leur efficacité symbolique, observait déjà Michel Melot en 2004. (2) N’est-ce pas alors du côté de cette singulière forme symbolique qu’il convient de s’attarder pour donner le goût des livres à ceux qui n’en ont pas pris le temps ? Le livre, objet organique, fait de peau ou de papier, est né du pli de la feuille devenu volume, il est « comestible » puisqu’on le « dévore » parfois. Les livres-objet et livres d’artistes figurent désormais dans les musées tandis qu’on continue à les brûler ailleurs quand ils deviennent dangereux ou encombrants. Si on admet que la curiosité est un remède à l’ennui, l’abondance des livres sur terre ne peut que stimuler notre désir de connaissance en même temps qu’elle offre de possibles pauses de sérénité, des voyages dans d’autres espaces imaginaires. Mais en analysant le monde des livres et les succès actuels de certains, il semble que leur mode d’emploi se soit déplacé. L’écrivain Alessandro Barrico désigne à ce propos ceux qui racontent des histoires qui ont déjà été racontées ailleurs et autrement, qui évoquent des faits sous d’autres formes. Il les oppose aux livres qui se réfèrent à la grammaire, à l’histoire, aux règles esthétiques étrangères à ces expériences transversales tellement valorisées aujourd’hui. Les mots écrits perdraient ainsi de leur valeur s’ils ne sont pas des éléments d’expériences plus vastes, qui ne naissent ni ne meurent dans la lecture. Autrement dit, la qualité d’un livre résiderait dans la quantité d’énergie qu’il est en mesure de recevoir d’autres narrations, avant de la reverser dans d’autres narrations : “Si dans un livre passe une grande quantité de monde, c’est un livre à lire. En revanche, même si le monde entier est dedans, mais immobile, sans communication avec l’extérieur, c’est un livre inutile”. (3) La nouvelle « langue » des livres serait ainsi faite de rythmes nouveaux, de séquences émotives et rapides, “de segments d’une séquence plus vaste qui a peut-être commencé dans le cinéma puis est passée par une chanson, qui a atterri à la télévision et s’est répandue sur Internet. Le livre en lui-même n’est pas une valeur : la valeur, c’est la séquence”. (4) Pour le meilleur ou pour le pire ? Cette réflexion est certainement à méditer si l’on veut encourager les jeunes à la lecture.

Diane Hennebert (1) Alessandro Baricco, Les Barbares, essai sur la mutation, Ed. Gallimard, 2014, p.20. (2) Michel Melot, Le livre comme forme symbolique, Conférence à l’Institut d’Histoire du Livre, Paris, 2004. (3) Alessandro Baricco, Op. Cit., p.95. (4) Alessandro Baricco, Op. Cit., p.95.

Diane Hennebert

Administratrice déléguée de l’Atelier de pédagogie urbaine, Out of the Box.

J’avais l’âge de Victor lorsque la maladie m’a cloué en chambre pendant près d’un an. À côté de l’affection de mes proches, deux choses, je crois, m’ont sauvé la vie : un micro et des livres. Un micro pour imiter à n’en pas finir le grand reporter sportif de l’époque : Luc Varenne. Mon parrain et grand frère me l’avait offert pour m’aider à passer l’été. Mon premier micro ! Je le vois encore, en plastique dur, grenat foncé, relié à la radio par un épais fil noir style cordelière de fer à repasser… L’étape à peine terminée, les oreilles encore pleines des commentaires du cher Luc, je me lançais dans l’aventure à mon tour. Car, moi aussi, depuis la tribune de mon lit, j’intervenais dans le poste, pour un seul auditeur ! Et pendant des heures parfois, je faisais défiler l’étape, je remontais le col, je revivais le sprint, je répétais le classement, j’ajoutais ma petite analyse, tellement heureux de rejoindre un moment le paradis des commentateurs sportifs… À côté du micro, et pour m’encourager dansmalongue traversée solitaire, des livres et encore des livres. Je leur dois presque tout, y compris, je crois, la construction d’une identité et l’orientation d’une vie. Avec le recul, il me semble que la lecture m’a fait grandir en me proposant trois choses : m’écarter, me rapprocher et me rejoindre. Trois choses encore présentes aujourd’hui. Je lis pour m’écarter. Je lis pour m’échapper, me quitter, me multiplier, m’agrandir. Quelle chose inouïe que ce voyage-là. Je suis dans mon lit, sur un banc, à la plage, et voilà qu’un personnage me rejoint, une situation, un paysage… Je lis et je tends la main à la sortie du métro, je conduis une locomotive, j’ai quatre enfants, je chante l’Olympia, je crée un parfum, je suis pris en otage, je tue une collègue qui freinait ma carrière, je suis innocent, je deviens pape, je m’échappe du Vatican, je gagne enfin une étape du Tour de France… Je lis pour me rapprocher. Je lis pour revenir, pour rejoindre le monde, pour entrer dans cette fraternité obscure qui se tisse dans le secret, et où des hommes et des femmes qui ne se  onnaissent pas ont reconnu une voix. Cela m’encourage beaucoup de savoir, quand je lis, qu’un autre lecteur, à ce moment- là, ou avant, ou beaucoup plus tard, me précède ou me suis ou m’accompagne  en sainte et fraternelle  conversation. Je lis pour me rejoindre. Je lis pour rencontrer ma propre parole, pour interroger mon expérience, revisiter mes choix, me comprendre : qui suis-je ? Je lis et j’ai peur car je sais bien qu’il y a péril en la demeure, que je vais être troublé, que le livre, peut-être, va devenir la chair de ma chair et le sang de mon sang. Car je vois bien qu’il en veut à ma vie, ce livre-là, que l’histoire qu’il me raconte, elle bouge, que les personnages dont il parle, ils sortent, ils me rattrapent, ils entrent en moi. Et du coup, c’est moi, cet homme, cette femme… On comprend pourquoi il y a peu de lecteurs. Victor lisait. Passionnément. Il s’est écarté. Il s’est approché. Il s’est  rejoint. Et le Fonds créé en sa mémoire va en rejoindre beaucoup. Quelle chance ! Et quelle urgence ! Sans oublier le plus important : la joie. Car s’il y a unplaisir à lire, et un bonheur, lire est aussi une béatitude : joie des ramasseurs d’écume ! Joie des souffleurs de verre ! Joie des jongleurs de feu ! Joie des danseurs et corde ! Joie des  lecteurs de livres ! Et joie de savoir queVictor continue à lire et à grandir.

Gabriel Ringlet

Gabriel Ringlet

Prêtre, vice-recteur honoraire de l’UCL, écrivain, théologien

Qui lit est libéré ! Libéré de quoi ? De la pire des prisons : soi… Sitôt qu’on ouvre un livre, on pratique l’évasion, on se projette hors de sa cellule mentale pour appréhender le monde avec une sensibilité  ifférente. Quel frais bonheur que de se débarrasser de soi, de son passé, de ses habitudes, de ses raideurs, de ses rancunes, de ses pseudo-certitudes, de ses limites ! La lecture nous renouvelle en nous offrant des points de vue divers, même le roman rose le plus stupide nous montre que personne n’aime de façon identique, qu’il y a autant de sentiments que d’individus. En lisant, je m’apprends et j’apprends les autres. Chacun le sait : la prison génère l’ennui. Et la prison de soi provoque davantage que de la vacuité : le dégoût, l’usure, la dépression. Ouvrir un livre c’est s’ouvrir et non se replier sur soi. Ouvrir un livre revient à ouvrir une porte, une fenêtre, mille fenêtres qui dévoileront la beauté et la richesse du monde. Qui lit demeure éveillé, explorateur, curieux. Qui lit est sauvé ! À nos enfants, à nos proches, à nos aînés, nous devons prodiguer cette pilule de vie, ce sens de l’altérité, cet exercice de l’étonnement et de l’émerveillement. Une société de lecteurs sera celle dont les membres n’ont pas seulement une bouche, mais des oreilles. Pas seulement un égo, mais un esprit. Pas seulement une conscience, mais une âme. Comme disait Nietzche, “le jour est plus profond que le jour ne l’imagine”, et cela, la lecture, discipline reine du voyage, nous le révèle.

Eric-Emmanuel Schmitt

Eric-Emmanuel Schmitt

Ẻcrivain